Quels étaient son nom, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre.
Gustave Flaubert, L’Education sentimentale

(Vieux Os)

Marc avait fini par s’imaginer leur absence. Pendant leurs nuits tous les quatre, il redoublait d’efforts et au bout d’une heure enfin, chaque gémissement semblait venir de la gorge de Vieux Os ; il y avait deux mains droites sur ses fesses, mais elles étaient à la même personne ; les cheveux changeaient de couleur, puis de texture ; dans la bouche, le torse, le sexe, il restait mille variations, mais il fallait y trouver ce goût commun, caché : celui de la peau de Vieux Os.

Marc réduisait tout, collait trois corps sur un seul, qu’il ne voulait que pour lui. Il leur prenait leurs manières, leurs gestes, et c’était Vieux Os trois fois qui le caressait, qui l’embrassait, qui le pénétrait dans le même temps. Il s’appropriait tous leurs plaisirs et les redistribuait. Il jouissait les yeux fermés surtout, en sentant la main de Romain qui faisait des ronds sur son bas-ventre, mais c’était celle de Vieux Os, bien sûr, puisqu’il n’y avait que lui.

Il suffit encore d’un détail pour qu’une chose semble vraie.

Il suffit encore d’un détail pour qu’une chose semble vraie.

(Vieux Os)

Ce soir, dans la mer qu’il n’a jamais vue mais qu’il s’imagine très bleue, ils sont tous les deux, enfin. Marc s’imagine le corps de Vieux Os, avec le sel rentré dans ses milliers de rides, et son propre corps à côté, lisse, juste un peu d’eau bleue au fond du nombril et dans la pliure de ses yeux. Marc se rappelle qu’il ne rêve pas et dans sa tête, il prend la main de Vieux Os, très doucement, pour ne pas le laisser couler. Il se dit que le sel, tout à l’heure, aura peut-être, au fond, un goût meilleur que le chlore.
 

*
 

Vieux Os l’avait immédiatement remarqué : les yeux de Marc avaient la couleur du fond de la piscine, un bleu un peu passé et trouble. Il s’en était rendu compte en le croisant dans le bassin, pendant qu’ils nageaient face à face, séparés par les flotteurs rouges. C’était tout ce qu’il pouvait voir de son visage : ses cheveux étaient serrés dans un bonnet de bain noir et le reste de ses traits était déformé par l’eau. Vieux Os venait de finir ses trente longueurs, mais il continuait d’aller et venir aussi vite qu’il le pouvait, pour rester au rythme de Marc, dont il ignorait alors le nom et l’âge. A chaque fois qu’ils se croisaient, son cœur battait de contentement, et il finit par battre si vite que Vieux Os dut sortir du bassin, qu’il perdit alors Marc de vue et qu’il s’y résigna en se serrant dans sa serviette. Il pensa que les désirs vont et viennent, ou qu’ils sont faits pour disparaître.


*
 

Vieux Os, assis sur un banc en plastique, réalisa soudain qu’un peu à gauche, à la hauteur de ses yeux, dans un maillot de bain noir et encore humide, il y avait des fesses superbes. Il avait envie de déplacer ses mains, mais il se sentit paralysé dans le même temps. Il regardait cette courbe en essayant de penser, le noir brillant, la texture, la façon dont, oui, l’élastique du maillot serrait la cuisse pour la mettre parfaitement en valeur. Vieux Os n’osait pas, mais finalement il osa : il leva la tête. Le jeune-homme regardait les bassins. Son corps était humide et il semblait vibrer, à cause de l’effort. Vieux Os, bruyamment, ne put retenir un soupir : c’était le garçon aux yeux couleur piscine


*
 

Vieux Os avait fini par oser poser des questions à Marc, d’abord sur ses yeux, et sans les regarder. Ils sortaient de la piscine ensemble. Sous la douche, Vieux Os essaya de voir ce qu’il y avait à l’intérieur du maillot de bain de Marc, quand celui-ci y glissa une main savonneuse. Ils récupérèrent leurs vêtements, puis ils rentrèrent dans deux cabines côte-à-côte. Pendant qu’il se changeait, Vieux Os avait senti le rythme de son cœur accélérer : il savait qu’il y aurait encore peu de temps pour demander à Marc son nom, un numéro de téléphone ou un rendez-vous. Il voulait s’habiller vite, mais ses mains tremblaient et ses chaussettes ne glissaient pas sur ses pieds humides. Assis sur le petit banc, Vieux Os s’essoufflait, tressautait. En enfilant sa deuxième chaussure, il remarqua, sous la cloison en plastique qui séparait sa cabine de celle de Marc, que le maillot de bain noir était par terre, comme oublié là, et qu’il pouvait l’attraper en se baissant et en tendant simplement la main. Il retint son souffle un instant et écouta. Il n’entendit aucun bruit autour de lui. Il se mit à quatre pattes, passa son bras sous la cloison et ramena le maillot de son côté. Il resta assis par terre, le bout de tissu encore humide entre ses mains, et n’osant ni ne sachant vraiment quoi en faire, il le regarda, un peu étourdi par sa tiédeur. Il l’aplatit contre ses jambes et l’examina un peu mieux, en le caressant, puis il passa ses mains à l’intérieur, comme pour y attraper quelque chose. Il ne trouva que l’étiquette, complètement décolorée, sur laquelle on avait collé un petit bout de tissu qui portait, en grosses lettres arrondies, le nom : « MARC ».  

Devant, il y a la tiédeur du jour qui ne veut pas se lever, et par terre des tas de feuilles. Ailleurs, il neigerait. C’est presque trop facile d’imaginer : entourés de glace en couches épaisses, de morceaux de verres et de bois, près d’un feu que nous serions capables de fabriquer et d’entretenir. Il y aurait assez de buches ramassées dehors pour la nuit, qu’on puisse rester endormis jusqu’au matin, sans que le froid n’arrive à l’intérieur, chez nous ; nous dont le but, la fonction, le devoir, est de pouvoir toujours réchauffer, cuire, bien sûr brûler : l’un l’autre et le reste. Moi, je ne sors plus, parce que mon domaine est à l’intérieur. Je le laisse faire, au petit matin, dans les grognements sourds de la cheminée : simplement je le réveille. Ses yeux ouverts, alors qu’il ne peut pas encore bouger par lui-même, je prends ses membres et je les soulève, bien qu’ils soient trop lourds, pour pouvoir les enrouler dans les couches de tissus. Je peine à décoller son torse du lit, à passer le long de son dos un tee-shirt. J’ai mis une de ses jambes sur mon épaule et je glisse lentement son jean jusqu’à son genou, puis serré contre lui je le remonte jusqu’aux hanches, le laisse glisser, le caresse, et la fermeture éclair est fermée. Tout son corps a basculé sur mon dos, les mouvements de sa respiration sont résonnés le long de ma joue ; je lui enfile son pull. Serré et couvert, il est deux fois plus épais, plus grand, et levé, le long du lit, il me regarde et part. Il reviendra chargé, le feu reprendra, d’un coup, et il faudra enlever les couches qui perdent ses traits, qui le soulignent en cachant ses détails. Il aura de la neige sur les épaules, des copeaux de bois dans la laine, des échardes, pourquoi pas, dans ses doigts. Il aurait suffi qu’il reste à l’intérieur enroulé, parce qu’il n’a pas neigé, qu’il ne fait pas encore froid, les écharpes et les gants sont à côté, dans le tiroir et la forêt est loin, et les feux brûlent autrement : ce n’est pas encore l’hiver.

On se partage la longue et large géographie des draps. Odeur, chaleur, souffle : chaque corps occupe un espace plus ample, au-delà de la peau, pris dans le mouvement de sa propre dérive immobile, vibrant.
Philippe Forest, L’enfant éternel
Mais moins, oui, je sais bien. Je me rends compte : quand je dis oui, non, l’un, l’autre, ce n’est pas grave, quand je rends le libre arbitre que j’avais volé la minute d’avant, l’air renfrogné même : ce n’est pas contre toi, ce n’est pas ça : c’est contre moi, c’est ce que je veux et ce qu’il faudrait vouloir, sauf que là, bien sûr, tout sort alors que ça ne devrait pas, mais avec toi ça ne peut faire que ça, sortir partout, s’en aller et revenir, en rythme. Alors moins je veux bien, enfin il faudrait pouvoir, mais moins ce n’est pas la question, la question c’est mieux, je pense. Parce que moins je ne peux pas, ça tu le sais bien, d’ailleurs tu ne le demandes pas, c’est encore moi qui demande, mais moins non, tu n’imagines pas : et ne dis pas, mais vas-y, je te laisse faire, prends-en plus, parce que ce qu’il me faut c’est tout, chaque seconde, chaque goutte de sueur et de sperme, tout le temps, à chaque instant, en permanence. Je ne peux pas autrement, bien sûr, mais je sais qu’il le faudrait, alors me voilà, moi, toujours retourné ou plutôt en retournement, toujours à changer d’avis parce qu’au fond même des avis j’en ai trop et que je suis aussi ça quand je suis face à toi : ce qui me reste de retenue.    

Mais moins, oui, je sais bien. Je me rends compte : quand je dis oui, non, l’un, l’autre, ce n’est pas grave, quand je rends le libre arbitre que j’avais volé la minute d’avant, l’air renfrogné même : ce n’est pas contre toi, ce n’est pas ça : c’est contre moi, c’est ce que je veux et ce qu’il faudrait vouloir, sauf que là, bien sûr, tout sort alors que ça ne devrait pas, mais avec toi ça ne peut faire que ça, sortir partout, s’en aller et revenir, en rythme. Alors moins je veux bien, enfin il faudrait pouvoir, mais moins ce n’est pas la question, la question c’est mieux, je pense. Parce que moins je ne peux pas, ça tu le sais bien, d’ailleurs tu ne le demandes pas, c’est encore moi qui demande, mais moins non, tu n’imagines pas : et ne dis pas, mais vas-y, je te laisse faire, prends-en plus, parce que ce qu’il me faut c’est tout, chaque seconde, chaque goutte de sueur et de sperme, tout le temps, à chaque instant, en permanence. Je ne peux pas autrement, bien sûr, mais je sais qu’il le faudrait, alors me voilà, moi, toujours retourné ou plutôt en retournement, toujours à changer d’avis parce qu’au fond même des avis j’en ai trop et que je suis aussi ça quand je suis face à toi : ce qui me reste de retenue.    

Boulogne, Montréal ou Charenton, c’est la même question qui revient encore : savoir ce qui fait d’un lieu le mien. Ce qui n’est pas à moi, je le sais, c’est simple, c’est à quelqu’un d’autre. A Montréal, bien sûr, c’était facile : rien n’était à moi. Les pièces, les jardins et les restaurants étaient saturés des mots des autres, et il fallait y rentrer précautionneusement, en faisant attention à ne rien déranger, en écoutant et en regardant. C’était facile parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de se plaire, que d’emprunter, se glisser dans la peau. Pas en étant autre chose que soi, mais en se mettant un peu de côté, en, finalement, ne faisant pas le geste de prendre. Et puis la pièce était petite, et il y avait mon odeur partout, je l’y avais vite installée sans m’en rendre compte et le temps était passé : je m’étais levé un matin, j’avais allumé l’ordinateur et entrouvert le rideau et derrière, c’était déjà la neige entassée contre le verre et son image sur l’écran. Derrière la porte il y avait déjà le café et d’autres chaleurs. Il faut s’imaginer ici la hauteur sous le plafond, les recoins, les endroits où l’autre a encore laissé des cheveux, des chaussures, des objets. Sa poussière, ses souvenirs. Vivre ici ce n’est pas se glisser dans sa peau, c’est le remplacer. C’est obligatoire, parce que la tentation est là : je peux dire mon vietnamien, mon lycée, ma fac. Les statues se sont les miennes parce que j’ai mangé à leurs pieds et parce qu’on m’a dit, aussi, que d’autres se sont battus pour elles et donc pour moi. Ici, il y a beaucoup à prendre, à saisir, à s’approprier, à se mettre à l’intérieur, à s’intégrer, à se brancher, à se synchroniser. Les conjonctions sont des problèmes : le lieu et moi, le lieu or moi, le lieu car moi. Il faut attendre que les autres, que lui vienne. Il faut attendre, le temps encore, attendre et faire ce à quoi j’avais, un peu, sans le vouloir, renoncé : faire avec les lieux ce qui a été fait avec les objets, les affects, et les êtres, aussi, surtout, même.

Boulogne, Montréal ou Charenton, c’est la même question qui revient encore : savoir ce qui fait d’un lieu le mien. Ce qui n’est pas à moi, je le sais, c’est simple, c’est à quelqu’un d’autre. A Montréal, bien sûr, c’était facile : rien n’était à moi. Les pièces, les jardins et les restaurants étaient saturés des mots des autres, et il fallait y rentrer précautionneusement, en faisant attention à ne rien déranger, en écoutant et en regardant. C’était facile parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de se plaire, que d’emprunter, se glisser dans la peau. Pas en étant autre chose que soi, mais en se mettant un peu de côté, en, finalement, ne faisant pas le geste de prendre. Et puis la pièce était petite, et il y avait mon odeur partout, je l’y avais vite installée sans m’en rendre compte et le temps était passé : je m’étais levé un matin, j’avais allumé l’ordinateur et entrouvert le rideau et derrière, c’était déjà la neige entassée contre le verre et son image sur l’écran. Derrière la porte il y avait déjà le café et d’autres chaleurs. Il faut s’imaginer ici la hauteur sous le plafond, les recoins, les endroits où l’autre a encore laissé des cheveux, des chaussures, des objets. Sa poussière, ses souvenirs. Vivre ici ce n’est pas se glisser dans sa peau, c’est le remplacer. C’est obligatoire, parce que la tentation est là : je peux dire mon vietnamien, mon lycée, ma fac. Les statues se sont les miennes parce que j’ai mangé à leurs pieds et parce qu’on m’a dit, aussi, que d’autres se sont battus pour elles et donc pour moi. Ici, il y a beaucoup à prendre, à saisir, à s’approprier, à se mettre à l’intérieur, à s’intégrer, à se brancher, à se synchroniser. Les conjonctions sont des problèmes : le lieu et moi, le lieu or moi, le lieu car moi. Il faut attendre que les autres, que lui vienne. Il faut attendre, le temps encore, attendre et faire ce à quoi j’avais, un peu, sans le vouloir, renoncé : faire avec les lieux ce qui a été fait avec les objets, les affects, et les êtres, aussi, surtout, même.

La question, pour ainsi dire, m’est sortie toute seule : tu as couché avec María ? Sa réponse (mais quel profil magnifique et triste avait Peau Divine) a été destructrice. Il a dit : j’ai couché avec tous les poètes du Mexique. C’était le moment de se taire ou de le caresser, mais je n’ai fait ni l’un ni l’autre, au contraire j’ai continué de lui poser des questions, et chacune de ses réponses était pire que la précédente, et me faisait sombrer un peu plus.
Roberto Bolaño, Les détectives sauvages
Il y a une sorte de paradoxe insoutenable et même sans aucun doute d’imposture à fabriquer directement des débris […], à ne pas se fier au bris lui-même, à faire l’économie du mouvement destructeur dont la fracture ne devrait être qu’une trace résiduelle.
Pascal Quignard, Une gêne technique à l’égard des fragments